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Actu | Associatif | 17.06.2015 - 00 h 37 | 0 COMMENTAIRES
L’inquiétant amalgame de François de Rugy

Le 5 mai dernier, dans un texte justifiant son vote en faveur de la loi pour le Renseignement, le député EELV François de Rugy n’a pas hésité à comparer les opposant-es à ce texte aux militant-es de la Manif pour tous. Moi même opposant à ce projet de surveillance généralisée, et par ailleurs homo victime d’une agression homophobe qui m’a valu plusieurs jours d’hospitalisation, je suis pour le moins surpris d’un tel amalgame. Analyse de détails d’un texte exemplaire par son mépris de la société civile, ses lacunes manifestes sur le sujet et  sa conception autocratique de la démocratie.

« À mes yeux inacceptables »

Après une courte introduction sur le projet de loi, où il regrette que les débats aient donné lieu à des « approximations, voire des erreurs factuelles » que son texte va, on le comprend, corriger, François de Rugy indique s’être « rendu disponible pour échanger » avec des citoyen-nes, des professionnel-les du numérique et des militant-es associatif-ves qui l’avaient sollicité, « dans un esprit de respect et d’écoute mutuelle ».

Il enchaîne : «  je tiens à redire ici que les tentatives d’intimidation, d’insultes, voire de menaces, parfois opérées sur ce texte – qui rejoignent en intensité et en violence verbale celles que les parlementaires avaient dû subir lors du vote du mariage pour tous – sont à mes yeux inacceptables. »

Insultes et condescendance

Rien ne justifie des insultes ou des menaces. Mais pour être crédible quand on les dénonce, et surtout quand on en fait un argument politique qui justifie un vote, il faut dans le contexte d’une vive polémique sur un projet de loi : 1/ les dénoncer d’où qu’elles viennent ; 2/ en être soi-même exempt ; 3/ dénoncer précisément leurs auteur-rices afin d’éviter les amalgames.

Or :

1/ François de Rugy ne dénonce pas les insultes ou intimidations proférées des dizaines de fois en séance, par des parlementaires ou des membres du gouvernement favorables au projet, à l’encontre de ses opposant-es : de l’ignorance1 à la paranoïa2, en passant par le mensonge3 et le laxisme envers le terrorisme4, on trouvera en note un exemple pour chaque insulte : ils sont légion. De même de Rugy ne dénonce pas les pressions gouvernementales – quatre ministres présent-es à l’ouverture des débats, le rappel constant des attentats terroristes de janvier par exemple – qui sont autant de menaces larvées : « si vous ne sacrifiez pas nos libertés, vous serez responsables des prochains attentats. » Tout cela est bien de la violence discursive, que de Rugy ne dénonce pas.

2/ Quand il s’agit d’insulte, François de Rugy n’est pas en reste puisque, il n’hésite pas à pathologiser un désaccord politique en affirmant que les opposant-es au texte sont paranoïaques. Peu originale, l’injure n’en est pas moins violente puisqu’elle dénie à ses contradicteur-rices le moindre argument raisonné. Dès lors, on est amené à relire avec un peu plus de recul critique l’hymne à « l’écoute mutuelle » que l’intéressé chante au début de son texte5. Car si de Rugy a effectivement pris connaissance des arguments de la société civile, comme il l’affirme, force est de constater qu’il n’a pas beaucoup d’égard pour les personnes critiques à l’égard du projet de loi. Il n’envisage en effet que trois possibilités pour décrire les désaccords avec le texte législatif : les erreurs dues à « la complexité technique de ce projet », à la réduction des arguments aux contraintes des réseaux sociaux ; la paranoïa ; la violence. Trop cons, parano ou Manif pour tous : voilà comment vous traite une personne qui vient ensuite donner des leçons sur la violence d’un débat.

Le Jugement de Salomon - Jean-François de Troy (1952-2)

3/ La dénonciation des insultes et menaces faite par de Rugy est si floue qu’elle peut viser tout-e opposant-e. D’une part, de Rugy parle de «  tentatives d’intimidation, d’insultes, voire de menaces ». Faut-il comprendre que les tentatives auraient échoué ? Et qu’est-ce qu’une tentative d’insultes ? Où est la frontière entre l’insulte et sa tentative ? On aimerait, au vu de l’amalgame avec les homophobes de la Manif pour tous, que le député nous explique. D’autre part, ces tentatives de violence ont été « parfois opérées sur ce texte ». On intimide, insulte ou menace des personnes. Mais un texte ?

Bien loin de désigner une violence politique précise et condamnable, la comparaison avec les opposant-Es à la Manif pour tous est donc bien un pur procédé d’invalidation rhétorique.

Un amalgame inacceptable

Les groupes homophobes opposés à l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe ont ouvertement appelé à la violence. Leur mouvement s’est soldé par une explosion des agressions contre les homos et les trans. Ils n’en ont pas moins été reçus à l’Elysée ou par le ministre de l’intérieur de l’époque, Manuel Valls. Financés par de puissants réseaux d’extrême-droite, ils disposent de lourds moyens.

L’opposition à la loi Renseignement émane de juristes, d’informaticien-nes, d’associations de défense des droits humains, de lutte contre le sida, etc, fonctionnant essentiellement sur le bénévolat. Ils n’ont pas été reçus à l’Elysée. Leur dicours se fonde sur une expertise du droit actuel, une analyse précise du texte et des débats parlementaires, et sur des principes inaliénables d’une démocratie.

La vague comparaison entre ces deux mouvements, à laquelle procède le député, devrait donc pour le moins être justifiée. Donc, dans les faits – de Rugy nous a promis de corriger les erreurs factuelles que nous étions trop conNEs à repérer ! -, qu’est-ce qui motive cet amalgame ? Que de Rugy ne se sente pas le devoir de la justifier pose question sur sa conception de la contradiction en démocratie.

En tant qu’homo victime d’agression homophobe, cela me fait mal de voir que ce qui m’est arrivé peut servir pour combler le vide argumentatif d’un choix politique contraire aux droits humains les plus élémentaires. Cela me semble être un abandon total de tout ce qui devrait faire le coeur du débat politique : l’argumentation de fond. De Rugy s’épargne tout travail d’analyse et de conviction réelle avec ce genre de facilité, tout en mimant la posture du martyr d’un grand combat démocratique – et en banalisant la violence des homophobes, réduite à une seule utilié rhétorique de politicien en manque de souffle hugolien, comme un vulgaire point Godwin. Au-delà de ce sujet précis, le procédé est si minable qu’il décourage pour longtemps toute discussion réelle et sérieuse avec une personne capable d’une telle bassesse.

On peut deviner, ce n’est qu’une hypothèse, ce qui a amené de Rugy à amalgamer les réactions d’opposant-es à la loi Renseignement à la Manif pour Tous. Alors que sur des réseaux sociaux, le député et son équipe assuraient que les métadonnées, dont le recueil massif et le stockage vont être légalisé, étaient anonymes, une citoyenne, en reprenant les métadonnées d’un message envoyé par l’assistant parlementaire et en le rendant public, a publiquement démontré que la rhétorique du député reposait sur du vent. On peut bien comprendre qu’il soit violent pour un député et son staff de voir ainsi son incompétence mise en avant. Mais de là à assimiler les personnes qui ont révélé votre incompétence aux homophobes de la Manif pour Tous, il y a un fossé que l’honnêteté intellectuelle aurait dû empêcher de franchir. En reprochant à la personne qui avait ainsi en un tweet ruiné son argumentation de violer la vie privée d’un assistant parlementaire et de faire du flicage sur le net, de Rugy admettait forcément que les métadonnées exploitées par son interlocutrice était loin d’être anonymes, thèse qu’il continue pourtant de soutenir.

Le refus de reconnaître son incompétence

Incompétent sur le sujet, de Rugy l’est. Un seul exemple : il consacre tout son deuxième point à expliquer que le projet de loi n’ouvrirait pas à une surveillance des mouvements sociaux. Or, toute son argumentation a été contredite, avant même qu’il ne publie son texte et ne vote, par le rapporteur socialiste du texte, le député Jean-Jacques Urvoas. Celui-ci a bien confirmé que des associations de défense des droits humains qui manifesteraient contre la venue d’un tyran en France feraient l’objet d’une surveillance.

De Rugy pourrait prétendre ne pas avoir entendu cet aveu du principal promoteur du texte. Ce serait inquiétant de la part d’un député qui affirme maîtriser le dossier d’avouer ainsi qu’il vote un texte polémique sans une connaissance approfondie des discours tenus en séance, mais on peut comprendre que son emploi du temps l’appelle ailleurs.

Malheureusement pour lui, 5 associations de lutte contre le sida lui ont envoyé, ainsi qu’à tous les parlementaires, le verbatim de ce passage. Donc, soit de Rugy n’a pas lu l’analyse des associations de lutte contre le sida, soit il l’a lue et s’en fout. Dans un cas comme dans l’autre, l’hymne à l’écoute et au respect mutuel prend un sérieux coup, et le « faites-moi confiance, j’ai bien bossé sur le dossier » ne peut que provoquer le rire jaune. Pour quelqu’un qui nous assure corriger les erreurs factuelles et les approximations, voici un fait et une erreur bien embarrassante. Mais l’essentiel, c’est d’avoir voté, hein ?

1« Ceux qui n’ont pas compris cela n’ont pas lu le texte. », Manuel Valls dans sa première intervention à l’Assemblée nationale, le lundi 13 avril 2015.

2« Sauf à sombrer dans une paranoïa ni le texte du projet de loi, ni les moyens accordés pour le traitement des données, ni les garanties apportées au cours du débat parlementaire ne permettent d’étayer l’accusation de surveillance de masse, voire de surveillance généralisée qui est formulée à l’égard du texte. », François de Rugy dans le texte que cet article commente.

3« Il n’y a donc – et affirmer le contraire est un mensonge – aucune surveillance de masse des Français. », Manuel Valls dans sa première intervention à l’Assemblée nationale, le lundi 13 avril 2015.

4« Moi, ce que je souhaite, tout simplement parce que je vois le risque en face, c’est qu’on ne finisse pas, alors que le risque est aussi grave, alors que nous sommes soumis à une telle menace terroriste, par soupçonner ceux qui nous en protègent de vouloir remettre en cause nos libertés publiques, alors que ce sont précisément, on l’a vu, encore avec la cyberattaque contre TV5, les terroristes qui sont susceptibles de porter atteinte aux libertés publiques ! », Bernard Cazeneuve dans sa première intervention à l’Assemblée nationale, le lundi 13 avril 2015.

5« Certains points de ce texte ont suscité la mobilisation d’associations ou de citoyens attentifs au respect des libertés. C’est légitime et c’est sain. Mais compte tenu de la complexité technique de ce projet, de ses évolutions au cours de la discussion parlementaire, et de la réduction de ses arguments à quelques caractères sur les réseaux sociaux, le débat a parfois donné lieu à des approximations, voire à des erreurs factuelles. Tout au long de l’examen du texte, j’ai été sollicité par des citoyens, des professionnels du numérique et des militants associatifs. A chaque fois que cela a été possible, je me suis rendu disponible pour échanger avec eux dans un esprit de respect et d’écoute mutuelle. » Suit le passage sur les insultes et les menaces.

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Publié par
Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
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