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Actu | Associatif | 24.09.2015 - 16 h 34 | 5 COMMENTAIRES
Critiquer les militantismes LGBT exige de la rigueur
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Une réponse à l’article « Militant ou militaire : la mort programmée de l’activisme LGBT », des corrections de ses approximations, erreurs et manipulations, que ce soit dans l’article ou dans les réponses ultérieures de son auteur.

D’un côté, des personnes issues des luttes des années 70, telle Marie-Jo Bonnet, reprochent au mouvement LGBT actuel de ne pas remettre en cause les fondements de la société et de renier les combats passés en revendiquant l’égalité des droits. De l’autre, des gays estiment que le militantisme LGBT est contre-productif : la visibilité LGBT serait trop caricaturale et ferait du mal aux homos « normaux » ; ou bien les méthodes revendicatives, telles celles du FHAR ou d’Act Up, qualifiées de « violentes », seraient aujourd’hui dépassées. C’est cette position que défend Angry Citizen dans son texte.

Les tribunes individuelles sont des actes militants

Internet, et notamment un site comme Yagg, permettent aujourd’hui à chacunE de s’exprimer et de publier un point de vue, notamment sur les luttes LGBT. Il s’agit selon moi d’un acte militant en tant que tel, par exemple quand il s’agit de commenter / critiquer le travail associatif et les actions miitantes. La critique des associations, de leur fonctionnement, de leurs actions par des LGBT même est un plus. Act Up-Paris, où j’ai milité 15 ans, réunit ses militantEs toutes les semaines pour discuter et décider des actions, dans un cadre démocratique. Il n’en reste pas moins que ce format exclut beaucoup de gens, par exemple les personnes qui n’osent pas parler en public, qui ont besoin de temps pour réfléchir à une action, etc. Avoir des espaces où des individus peuvent s’exprimer sur le travail des association est donc un plus. Et que des individu-es puissent s’exprimer et toucher des centaines, des milliers de personnes, sans passer par le prisme d’une association fait de la publication d’une tribune telle celle d’Angry Citizen un acte militant à part entière. Il faut donc s’en réjouir, puisque ce sont des voix qui ne se font pas entendre dans les associations, ou, si les auteur-rices sont des militant-es, ne se font pas entendre de cette manière. Prendre du temps, bénévolement, pour faire valoir son point de vue sur le militantisme LGBT, donc sur la meilleure manière de faire avancer les droits des personnes, cela impose le respect.

Bienveillance et rigueur

Mais ce respect appelle aussi des exigences : on est en droit d’attendre un minimum de bienveillance et de non-discrimination notamment quand il s’agit de critiquer d’autres militantEs LGBT, qui elles et eux aussi, utilisent du temps, bénévolement (et même les salariéEs des associations ne comptent en général pas leurs heures supplémentaires), convaincues, elles et eux aussi, d’oeuvrer pour l’amélioration des droits; on ne s’attend par exemple pas à des considérations agistes sur la supposée vieillesse des militant-es.

Outre l’insupportable violence de telles considérations, paradoxale dans un texte condamnant la supposée violence du militantisme, elles sont inefficaces : elles n’appellent de la part des « vieux » ainsi interpellés qu’une réponse sur les supposées fatuité et ignorance de la jeunesse, elles ne peuvent amener qu’à de nouvelles divisions au sein de nos communautés, et elles imposent une vision de l’histoire (des mouvements, de la politique, de la société) excluant toute idée de continuité.

Pour les mêmes raisons, on est en droit d’attendre un minimum de rigueur. Il ne s’agit pas de rédiger une thèse, mais de remplir un contrat minimum de vérification et de sourçage des informations, de préciser leur origine quand elles sont très politisées, d’étudier un peu le discours des associations sur des critiques déjà formulées. As de Pique n’a rempli aucun de ces devoirs. Pire, quand on lui indique ses erreurs ou approximations, il se braque dans une position de dignité offensée, refuse de répondre et de corriger, instrumentalise les échanges pour y voir la preuve de la violence.

Dès lors, tout débat d’idées devient impossible tant que les erreurs et manipulations n’ont pas été reconnues et corrigées.

Erreurs et approximations factuelles

Le militantisme des années 70, ou celui d’Act Up-Paris à la fin des années 90, auraient été violents car il s’agissait de changer la loi. Celui d’aujourd’hui doit évoluer car il s’agit de changer les gens. Pourtant, la première action du FHAR a été l’occupation d’un studio de radio pour y retourner le discours misérabiliste sur l’homosexualité : il s’agissait donc bien de changer les mentalités. Et l’action la plus connue d’Act Up, la capote sur l’obélisque, n’a rien d’un travail sur la loi. Ces simples objections montrent que les présupposés d’As de Pique ne résistent pas aux faits.

Car, oui, Act Up travaille à changer les lois. Mais ne fait pas que cela : actions de prévention, information thérapeutique, permanence sociale, etc. Et « le » militantisme LGBT ne se réduit pas à Act Up, au FHAR, Pouhiou ou Ginger Force. Entre les associations sportives, culturelles, artistiques, entre les sœurs et le Refuge, entre le collectif Oui Oui Oui et les Melomen, il y a de la place pour toutes les formes d’expression revendicative. Cette réduction du militantisme est un autre forçage de la réalité, qui ne se fait que par le critère médiatique. Ce qui est efficace, c’est ce qu’en retiennent les médias dominants (As de Pique le dit très clairement dans ses commentaires). D’où vient ce choix de méthode ?

Beaucoup d’affirmations péremptoires sont contredites par la réalité : « Pourtant, dans cette histoire, on trouve un grand absent : le citoyen. Entre les médias, les politiques, et les organisations LGBT, le citoyen reste absent. Les associations LGBT dialoguent avec les hommes politiques et les médias. Dans le processus de décision législative, le citoyen est ignoré. » Ainsi, donc, les militant-es ne sont pas des citoyen-nes. Je ne vote pas, je n’ai pas de droits et de devoirs, car je suis un militant. Une telle ineptie mériterait au moins un développement : nous n’y aurons pas droit. Plus c’est gros, plus ça passe.

De la même façon, As de Pique estime que la société d’aujourd’hui est « pacifiée », que le militantisme de colère n’y a de ce fait plus sa place. Dans un monde où on construit des murs en acceptant la mort massive de migrant-es, où on insulte, frappe, discrimine quotidiennement des trans, où un ministre de gauche défend le contrôle au faciès, où le racisme anti-rom et l’islamophobie s’institutionnalisent au point de faire passer leurs défenseur-s pour des ordures, où 80 % des viols ne sont pas poursuivis, où une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon, est-il permis de dire que j’ignore où est la société pacifiée dont il parle, et que j’aimerais bien la connaître ? D’autant que ce type de propos invalide l’objectif même de la tribune : si tout va bien, pourquoi militer ? Pourquoi demander une évolution du militantisme ?

Car, de fait, tout irait bien, au moins au niveau de la loi : il n’y aurait plus besoin de les changer selon As de Pique. La PMA pour les couples de femmes, la GPA, les droits des trans, le droit d’asile pour les LGBT, l’interdiction des soins funéraires pour les séropos, la filiation, etc. contredisent là encore de telles affirmations non fondées.

Et nous irons sourcer nos infos aux fontaines de l’extrême-droite

Pour prouver la supposée violence militante, As de Pique évoque dans les commentaires des insultes d’Act Up envers un maire FN d’Hayanges. Or, jamais l’association n’a communiqué à ce sujet. Quand je lui en fait la remarque, lien du site associatif à l’appui, il ironise sur ma soi-disant naïveté, car je n’aurais pas consulté une source fiable… Act Up assume pourtant ses discours, et si elle avait communiqué sur ce maire, elle le ferait. Lui, de son côté, n’offre aucune source : faites ce que je dis, pas ce que je fais. En l’occurrence, le yaggeur fait allusion à la communication de l’association Couleurs gaies dont parle Yagg ici. A l’occasion de la Marche des fiertés au printemps derner, Couleurs gaies s’était directement adressée au FN avec le slogan : « Toutes les folles ne sont pas au FN ». Cet acte militant devient une « insulte » d’Act Up à un maire FN… Que ce soit dans la rigueur factuelle, ou dans la désignation d’insulte, tout devoir de rigueur est totalement balayé. Plus précisément, en parlant d’insulte à propos de ce slogan, le bloggeur reprend à son compte, sans s’en démarque, la communication officielle du FN.

De même, As de Pique publie des affiches soi-disant collées à Metz par Act Up-Paris s’en prenant à un sombre inconnu, Valentin Evol, gay opposé au mariage, en recherche désespérée de gloriole et de coups médiatiques, qui n’a aucun impact sur nos vies et nos droits. On se demande pourquoi Act Up irait s’en prendrait à lui, et pour cause. Ces affiches ont été réalisées et faites par l’intéressé lui-même. Peu stratégique, Evol en a publié le PDF sur sa page Facebook, avant de publier les photos d’affiches collées dans la rue. Là encore, un simple tour sur le site d’Act Up montre la mesure de l’importance d’un Evol pour l’association : le néant. Mais mieux vaut relayer la parole d’un militant d’extrême-droite, raciste, homophobe, qui s’amuse à dessiner des moustaches d’Hitler sur des photos de journalistes de Yagg, que de regarder la réalité du travail militant.

Dernière preuve d’une absence totale de sourçage, particulièrement révélatrice : le sondage qui est au centre des préoccupations d’As de Pique (« En 2012, lors du débat sur le « Mariage Pour Tous », on révéla que 50% de la France refusait le mariage aux couples de même sexe, et la « Manif’ Pour Tous » remporta un franc succès »). Aucune source n’est donnée. De nombreux sondages donnaient des résultats très différents. De fait, ses différences s’expliquent par les commanditaires, la formulation des questions. Il est très probable que ces chiffres très bas soient liés à une question qui associe le droit au mariage et la GPA, vieille technique des sondages commandités par l’extrême-droite. Mais là encore, comment vérifier sans source ? Et comment ne pas rire quand As de Pique affirme sourcer ses infos  ou produire une analyse spinoziste du sujet ? Pauvre Spinoza : réduit à une sociologie de sondages, où les chiffres ne sont pas recontextualisés, où leur mode de production n’est pas étudié.

Absence de rigueur conceptuelle

On pourrait montrer à quel point les couplets sur la violence du militantisme LGBT sont inadéquats. Bien sûr, quand on pense que la société est pacifiée, on ne peut pas comprendre un zap d’Act Up. Bien sûr, quand on refuse de travailler son sujet, on ne va pas chercher les raisons d’un zap, la violence structurelle, sociale, politique à laquelle il répond. Bien sûr, quand le binarisme intellectuel marque vos productions, on ne peut pas voir l’impasse conceptuelle qu’il y a à opposer deux objectifs parfaitement complémentaires : changer les lois, changer les gens. Dès lors, ne restent que des accusations de violence, qui sont les mêmes que celles de la Manif pour tous et de l’extrême-droite. Si le militntime jeune consite à diaoguer avec le FN en reprenant son langage, sans aucun recul critique, sans analyse rigoureuse du travail militant, de sa diversité, de sa complémentarité, oui, j’accepte d’être un vieux en désaccord total avec cette pratique militante proposée, qui, sous couvert de « changer les gens », pervertit nos idées en les laissant influencées par les pires ennemi-es des minorités. Parler aux militantEs du FN ne signifie pas abdiquer tout devoir de rigueur.

PS : dans la série « Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais », on appréciera que la personne qui nous explique que « Nous ne sommes plus en colère, c’est grâce à vos combats » ait intitulé son blog « Angry Citizen ».

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Publié par
Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
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LES réactions (5)
Critiquer les militantismes LGBT exige de la rigueur
  • Par jeromemartin 24 Sep 2015 - 16 H 38
    Photo du profil de jeromemartin

    Une autre réaction : http://lecridelamoruebarbue.blogspot.fr/2015/09/moila-vieille-folle-du-regiment.html

     
  • Par Arlindo Constantino 24 Sep 2015 - 17 H 24

    Merci Jérôme pour ce texte et le lien. 😉
    Je continue de penser qu’être vigilant est important.

     
  • Par Numidium 24 Sep 2015 - 19 H 01
    Photo du profil de

    C’est rien d’autre que le coming out homophobe d’un néo-fasciste, c’est loin d’être le seul sur yagg. En l’occurence y sagit de bashing d’assocs LGBT donc ça saute aux yeux tout de suite, l’accusation de « lobby satanique » est pas là mais on en est pas loin et son « le militantisme doit s’adapter ou mourir » en dit long sur son ouverture au dialogue : soit le militantisme s’adapte (à ses idées, sa vision tordue du monde) soit bah… Bref. Gerbant… Mais c’est loin d’être la première fois qu’il assure la promotion d’idées bien « droites dans leurs bottes ».

    http://angrycitizen.yagg.com/2014/03/29/beatrice-bourges-nest-pas-chretienne/
    http://angrycitizen.yagg.com/2014/04/13/les-nazillons-de-gauche-les-antifas/
    http://angrycitizen.yagg.com/2014/10/05/lmpt-pourquoi-les-manifestations-nont-plus-deffet/

     
  • Par Oim74 25 Sep 2015 - 12 H 46

    euh… Si, ce texte contient des erreurs, plein. Elles ont été pointées dès les premiers commentaires car elles sautent aux yeux.
    Ça n’enlève rien au droit de l’auteur de critiquer des méthodes militantes,
    mais ça ruine sa crédibilité et ça prouve une méconnaissance profonde des sujets qu’il aborde.

     
  • Par OLIVIER33 25 Sep 2015 - 16 H 58

    La soi-disant violence d’ACT UP ? Une nécessité, un choc dans les esprits. La sortie des placards puis l’émancipation pour 90% des homos dans les années 70, n’a pu avoir lieu que grâce au militantisme. La génération actuelle des gays doit rendre hommage, au courage (car l’opinion publique était très majoritairement hostile à notre révolte) de quelques dizaines de garçons et filles, plutôt jeune, qui hurler leur différence dans les rues de Paris. De 1971 à 1976, j’ai été l’un des acteurs de l’existence des GLH de Bordeaux et Clermont. Aujourd’hui en 2015, l’inaction, la soumission, ou l’indifférence risque de vite nous revenir en pleine gueule, si on ne défend pas nos droits et si on revendique plus nos libertés.

     
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