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Actu | Associatif | 03.10.2016 - 19 h 05 | 0 COMMENTAIRES
Petit manuel pour une laïcité apaisée : des extraits
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Je publie ici des extraits du Petit manuel pour une laïcité apaisée écrit par Jean Baubérot et le Cercle des enseignant-es laïques, dont je fais partie. On trouvera après les extraits des liens vers d’autres citations, ou présentation du manuel. Je rappelle que Yagg est en difficulté financière, soutenez ce média LGBT en visitant cette page.


INTRODUCTION

Enseignant.e.s des quartiers populaires en collège et en lycée1, auprès d’élèves pour la plupart immigré.e.s ou enfants d’immigré.e.s, que constatons-nous quotidiennement dans les classes ? Les principales explications des difficultés scolaires des élèves sont sociales : parents au chômage, revenus faibles, logements petits et vétustes… Une partie des élèves, grâce au soutien des parents et à l’engagement de la communauté éducative – enseignant.e.s mais aussi assistant.e.s d’éducation, conseiller-­ère.s principal.e.s d’éducation (CPE), agent.e.s, etc. –, surmontent ces difficultés et réussissent à tracer leur destin scolaire.

D’autres, faute de maîtriser les bases de la lecture et de l’écriture, décrochent, après avoir passé de longues années à maquiller leurs difficultés par des perturbations de cours et des manquements plus ou moins graves au règlement intérieur. Nous les accompagnons et, si nécessaire, posons des sanctions. Mais notre institution se révèle encore trop souvent incapable de leur per mettre de retrouver le goût de l’investissement scolaire. Nous ne sommes pas suffisamment formé.e.s pour les aider – certain.e.s d’entre nous n’ont tout simplement pas reçu de formation à l’entrée dans le métier –, nous n’avons pas assez d’heures dédiées au soutien des élèves, le turn-­over des enseignant.e.s empêche l’accumulation des compétences pédagogiques… Chaque année, dans nos établissements, pourtant classés difficiles, nous devons nous mobiliser pour obtenir du ministère et du rectorat le simple maintien des moyens alloués à l’établissement alors qu’un consensus existe pour souligner les inégalités dont sont victimes nos élèves2

Pourtant, dans la sphère politique et médiatique, cette réalité est masquée par des débats récurrents sur la laïcité à l’école. Derrière ce débat se cache, de façon plus ou moins explicite, l’idée que les élèves des quartiers populaires se sentiraient étrangers à cette « valeur républicaine », voire à la France elle-­même. Mais la laïcité dont il est question n’est pas celle qui se fixe comme objectif l’égalité, cette égalité dont nous constatons chaque jour l’absence et qui devrait aujourd’hui être la priorité des débats sur l’école.

(…)

La religion est-­elle un sujet abordé dans nos classes ? Oui, car les programmes nous donnent de multiples occasions de l’aborder d’un point de vue historique, littéraire, scientifique ou philosophique. Oui, beaucoup d’élèves se disent musulmans pratiquants, mais également chrétiens, athées… Ils et elles revendiquent des appartenances nationales (française, étrangère ou les deux) mais aussi leur soutien inconditionnel à une équipe de foot ou à un groupe de musique. Ils et elles ont entre 11 et 19 ans et construisent leur identité. Est‐­ce un obstacle à l’enseignement du fait religieux ? Rarement, pour ne pas dire jamais. La classe n’est pas le lieu d’un combat retranché entre, d’un côté, le professeur et, d’un autre côté, les élèves, que certains fantasment publiquement, mais un lieu de transmission du savoir et de dialogue. La représentation de la salle de classe comme camp retranché, véhiculée par un certain nombre de polémistes, contribue à augmenter les conflits et masque les réalités de l’enseignement. Être capable de réagir avec mesure à la contradiction, établir la différence entre savoir et croyance ne sont pas des compétences accessoires pour un.e enseignant.e, elles sont le cœur de notre métier. Alors que nous accumulons à nous tou.te.s plus de trente ans de carrière, avons-­nous déjà dû interrompre un cours parce qu’un.e élève contestait notre approche d’un fait religieux ? Jamais. Cela doit sans doute arriver mais ce n’est pas la norme. Avons-­nous déjà été menacé.e.s ou intimidé.e.s parce que nous évoquions des sujets comme les processus d’écriture de la Bible ou du Coran ou encore l’évolution des espèces ? Jamais. Entendons-­nous parfois des propos sexistes, homophobes, racistes, antisémites dans nos classes ? Oui, mais nous en entendons également dans les dîners de famille, dans les cafés, parmi nos amis, à la télévision… Ces propos ne sont l’apanage ni des croyant.e.s ni des « jeunes de banlieues ». Et, comme dans le reste de la société française, nous ne sommes pas seul.e.s à défendre l’égalité et la fraternité. Nos soutiens les plus nombreux contre les propos discriminatoires et haineux sont dans les classes mêmes, parmi nos élèves qui sont loin de correspondre aux stéréotypes. En classe, on ne lutte pas contre les idéologies destructrices comme on le fait avec des adultes dans l’espace public : notre rôle est d’écouter, de comprendre les raisons de la violence pour mieux travailler collectivement à la désamorcer.

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Pourquoi parle-t-on autant de laïcité à l’école depuis le début des années 80 ?

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Depuis que les polémiques se sont focalisées sur l’islam et le port de signes religieux, les autres débats – financement par l’État des écoles privées, statut concordataire de l’Alsace-­Moselle, absence d’émission télévisée consacrée à la libre-­pensée et l’athéisme – ont quasiment disparu, et ne sont plus portés au sein de l’espace public. L’influence des clergés sur l’école ne rencontre plus la même résistance qu’auparavant. On a pu le constater à l’occasion de l’affaire des « ABCD de l’égalité », ces outils de lutte contre le sexisme et l’homophobie fondés sur les études sur le genre, et abandonnés après une courte expérimentation en juin 2014 par le gouvernement socialiste sous la pression de certains groupes religieux ou traditionnalistes. Ces derniers ont mené une guerre contre les « ABCD » : manifestations, pétition, mais aussi retrait des élèves lors de journées médiatisées et même campagnes de diffamation de personnels de l’Éducation nationale, autant de pratiques qui n’ont pas empêché le gouvernement de leur donner raison. Si les débats sur la laïcité se perpétuent, leur champ s’est considérablement restreint et la vigilance face à des formes agressives d’emprise religieuse sur l’école considérablement amenuisée.

(…)

1Anaïs Flores (Histoire-géographie-EMC, Lycée Jean-Rostand, Ville-pinte) ; Paul Guillibert (Philosophie, Lycée Marcel-Cachin, Saint-Ouen, jusqu’en juillet 2015) ; Caroline Izambert (Histoire-­géographie-­EMC, Collège La Courtille Saint-­Denis) ; Florine Leplâtre (Lettres, Lycée Suger, Saint-­Denis, jusqu’en juillet 2015) ; Jérôme Martin (Lettres, Collège Henri-Barbusse, Saint-­Denis).

2 La Cour des comptes a montré que, malgré les annonces concernant l’enseignement prioritaire, la répartition des moyens de l’Éducation nationale reproduisait largement les inégalités économiques et territoriales (voir notamment le référé du 11 juillet 2012 intitulé « Égalité des chances et répartition des moyens dans l’enseignement scolaire », disponible sur <www.ccomptes.fr>). Saisis par des parents d’élèves à Saint-­Denis, le défenseur des Droits dénonçait de son côté, en juillet 2015, « une situation défavorable aboutissant à une rupture du principe […] d’égalité des usagers devant le service public ».


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Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
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