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Actu | Associatif | 11.10.2016 - 23 h 02 | 0 COMMENTAIRES
Convier Emmanuel Pierrat à un congrès LGBTI: camarade gay, entends-tu la colère des femmes?
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Je reproduis ici le texte rédigé par Alice Coffin, parce qu’il pose un débat décisif : l’absence de prise en compte des violences sexistes, et plus généralement des oppressions minoritaires, par des représentants institutionnels de la communauté LGBTQI. Je le reproduis aussi en solidarité, car selon Buzzfeed, l’avocat Emmanuel Pierrat, cité par Alice, la poursuit pour diffamation.

Emmanuel Pierrat est l’invité ce mardi 11 octobre du Congrès Européen et International des Prides. Ce rassemblement réunit les leaders des Marches des Fiertés du monde entier. Il est cette année  accueilli par la Montpellier – Tignes Pride  présidée par Vincent Boileau-Autin, connu pour être le premier gay à s’être marié avec son compagnon en 2013. Emmanuel Pierrat y  co-animera, en tant que vice-président de la commission des affaires européennes et internationales du Conseil National des Barreaux, un atelier sur les droits des personnes LGBTI.

Il se trouve qu’en ce moment, Emmanuel Pierrat est aussi l’avocat de Denis Baupin, ex-vice président de l’Assemblée Nationale, toujours député Europe Ecologie Les Verts (EELV), accusé par de nombreuses femmes de faits d’agression sexuelle et d’harcèlement sexuel. Bien sûr Denis Baupin a le droit à un avocat, et cet avocat peut user des méthodes que bon lui semblent pour faire gagner son client. Mais le discours martelé par Emmanuel Pierrat ces dernières semaines, sur différents médias grand public, est dangereux pour les droits des femmes, et ravageur pour celles victimes de harcèlement sexuel.

« Harcèlement sexuel et souvenir reconstitué de Proust »

Après visionnage et relecture de ces propos, on peut, pour ce qui a trait aux violences faites aux femmes, les résumer ainsi :

  • Emmanuel PIerrat méconnaît ou feint d’ignorer les traumatismes et mécanismes à l’œuvre lorsqu’une femme est harcelée. Exemple : « il ne s’agit pas d’une femme harcelée, elle continue à discuter sans difficulté aucune avec Denis Baupin et ne se plaint de rien à personne » (BFM TV, 8 juin 2016)
  • Il assimile la parole des femmes à celles de mineures en faisant référence à deux reprises à d’autres affaires judiciaires liées à des mineurs. Une fois à celle impliquant le Cardinal Barbarin (BFM TV, ibid.), une autre à l’Affaire Outreau (Le Point, 7 juin 2016). Lorsque les références ne se font plus judiciaires, mais littéraires, c’est à nouveau pour mettre en doute la maîtrise de la mémoire de ces femmes : « Elle ment sans doute. Pourquoi ? On appelle cela chez Proust le souvenir reconstitué ». (BFM TV, ibid.).
  • Emmanuel Pierrat use de la menace et de la terreur – « Si je déposais plainte aujourd’hui pour dénonciation calomnieuse, elles seraient toutes condamnées ». (Le Point,ibid.) – voire s’attaque à la réputation des plaignantes : « Certaines sont mariées, ont des enfants et racontent que… » (France Info, le 8 juin 2016)
  • Il confond harcèlement et « jeux érotiques », « drague », « comportement déplacé », « échanges libertins », et présente Denis Baupin comme « balourd », « dragueur », « un peu insistant » (Le Grand Journal du 7 juin 2016 et Europe 1, le 8 juin 2016)

Ce discours n’est pas nouveau, tant, comme l’explique régulièrement l’Association des violences faites aux femmes au travail: « les techniques de défense se ressemblent ».

Les propos d’Emmanuel Pierrat sont terribles pour les femmes qui ont eu le courage de porter plainte, et pour toutes celles qui ne l’auront plus après avoir entendu ces mots. Ces paroles prononcées sur des médias très grand public sont de nature à perpétrer le système d’oppression sexuelle et sexiste des hommes contre les femmes. Encore une fois, il est en droit de les utiliser comme stratégie de défense. En revanche, comment expliquer que des représentants institutionnels de la communauté LGBTI, qui devraient être particulièrement sensibles aux mécanismes d’oppression et à leur propagation par le discours médiatique, choisissent de convier Emmanuel Pierrat à un tel congrès?

Les réponses de l’organisation du congrès LGBTI

Je l’ai demandé à plusieurs reprises à l’organisateur, Vincent Boileau-Autin. Il dénonce « un procès d’intention » et précise qu’« Emmanuel Pierrat co-anime un atelier fermé au public ». Il parle d’un « épiphénomène » et trouve « regrettable » que « ce congrès qui n’est jamais venu en France ne soit évoqué que par le bout de la lorgnette », en pointant que « cela va faire plus de publicité et de visibilité à Pierrat qu’autre chose ». Vincent Boileau-Autin souligne aussi qu’il a « été élevé dans un univers de femmes », qu’il a « beaucoup plus d’accointances avec les femmes qu’avec les hommes » », et que son équipe est « très attachée au féminisme ».

A aucun moment de nos différents échanges, en revanche, le problème de l’invitation d’Emmanuel Pierrat ne semble compris.  L’Inter LGBT a aussi été alertée de la situation. Si cela ne pose pas de problème aux représentants institutionnels de la communauté LGBTI de convier un homme qui tient des discours extrêmement graves envers les femmes dans les médias, alors la communauté LGBTI a un problème avec ses représentants institutionnels, et il faut hélas le pointer publiquement.

La réponse, ou plutôt la non-réponse de Vincent Boileau-Autin est aux yeux de nombreuses militantes symptomatiques de la cécité au sexisme des G de la communauté LGBTI. Si ce décryptage se focalise sur la réaction de cette organisation, il existe de nombreux autres exemples.

Pas de prise de conscience, pas d’écoute et une culpabilisation

Il y a d’abord une absence de prise de conscience.  « Ce qui est terrifiant, note Laure Salmona, membre de Féministes contre le Cyberharcèlement, c’est que ces personnes ne voient pas où est le problème. On minimise la teneur des paroles. On est tellement habitué à entendre des choses sur le troussage domestique, à voir Roman Polanski ou Woody Allen à Cannes ou sur le plateaux télé, que tout parait normal à tout le monde ».

Il y a aussi une absence d’écoute de la parole des militantes féministes et lesbiennes. « Mettons, c’est possible, que l’organisation lorsqu’elle a invité Emmanuel Pierrat n’ait pas eu conscience de la gravité de ses propos, explique Magali Deval de la Commission LGBTId’Europe Ecologie Les Verts. Répondre qu’il interviendra dans un atelier fermé n’a aucun sens, puisque, nous, on l’a toutes remarqué qu’Emmanuel Pierrat était invité. L’absence de réaction de l’organisation alors qu’elle est interpellée est symptomatique des difficultés qu’on a sur les questions de harcèlement sexiste. Ce n’est pas pris en compte, il n’y a pas de réactivité à nos alertes ».

La réponse de l’organisation joue, enfin, sur une culpabilisation des membres minoritaires de la communauté qui osent pointer publiquement une oppression. Chut, tu sais bien, c’est déjà super compliqué, ne viens pas gâcher la fête pour une fois qu’on a un peu de visibilité ! « Il est très difficile de parler des violences au sein d’une communauté opprimée, note Laure Salmona. Cela vaut dans les communautés racisées, d’extrême-gauche, LGBTI… ».

Ces comportements des gays de la communauté ont des conséquences bien plus larges. Encore une fois, les cas sont légion, on a pu les observer pendant les débats sur le mariage pour tous avec une certaine confiscation de la parole par les gays. Il se trouve d’ailleurs en cette fin de quinquennat que les lesbiennes et les trans, n’ont sur la PMA et le changement d’état civil pas vu leurs revendications aboutir, faute, peut-être, d’avoir été suffisamment soutenues par les gays. Comment est-il possible que le mot d’ordre de la plus grande marche des fiertés françaises, à Paris, n’ait jamais, malgré leurs demandes, été dédié aux lesbiennes?

Quelle place pour les femmes dans la communauté ?

« L’exemple de ce congrès est très symptomatique de la place des femmes dans la communauté LGBTI et du sexisme qui y est parfois plus fort que dans la société en général », poursuit Magali Deval. Avec des conséquences qui vont bien au-delà d’une simple erreur d’invitation. « Cette histoire c’est un constat de plus sur la manière que les associations LGBTI ont d’appréhender le sexisme, pointe Vanessa de Castro, porte-parole de FiérEs. Il faut que ces organisations comprennent leur sexisme intégré. Les mecs se disent que puisqu’ils sont gays, ils ne sont pas sexistes. Qu’ils ne s’étonnent pas après qu’il n’y ait pas de femmes dans les instances LGBTI. Les femmes lesbiennes, bi et trans de la communauté préfèrent militer par elles-mêmes. ».

L’absence d’écoute des militantes et le sexisme dans nos communautés révèlent aussi une pensée politique déficiente. Les leaders institutionnels de la communauté LGBTI sont-ils incapables de comprendre les logiques d’intersectionnalité et donc d’adopter un logiciel de pensée efficace qui permettrait de multiplier nos forces ? Cette approche est pourtant celle de communautés LGBTI de Grande-Bretagne, des Pays-Bas, de Suède ou de Norvège, qui ont beaucoup obtenu ces dernières décennies.  « C’est une déception constante de s’apercevoir que les hommes gays ne voient pas le lien entre les LGBTphobies et le sexisme, détaille Vanessa de Castro. Du coup pour quoi se battent-ils ? Juste pour leurs droits à eux ? C’est triste qu’ils considèrent que ce n’est pas le même sujet ». Et qu’une personnalité médiatique tenant des propos hostiles aux femmes dans les médias peut être l’invité d’un congrès LGBTI.

Nous sommes nombreuses comme moi à travailler au sein de collectifs non mixtes comme La Barbe, mais aussi très efficacement, au quotidien, avec des militants gays, réceptifs et combatifs sur l’ensemble des problématiques soulevées dans ce texte, dans de nombreux groupes comme Ouiouioui ou l’Association des journalistes LGBT (AJL).  Par ailleurs, nous sommes toutes bien placées pour savoir comme il est long et compliqué d’organiser un événement LGBTI, et comme il serait nécessaire de montrer notre unité à l’approche d’une nouvelle dite « Manif pour tous ». Mais cela ne peut être au prix de passer sous silence les violences symboliques et réelles faites aux minorités des minorités, qu’elles soient racisées, lesbiennes, trans ou intersexes. J’espère que cet appel lancé par leurs alliées sera entendu nos camardes institutionnels gays.

 

NB : J’ai souhaité contacter Emmanuel Pierrat pour l’informer de cet article. Il a laissé une réponse sur mon répondeur, en m’interdisant de révéler le contenu dudit message. J’obtempère et n’en livre pas les détails mais je précise que son contenu excluait toute possibilité de dialogue constructif entre nous, et que j’en suis donc restée là.

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Ancien militant d' Act Up-Paris, j'analyse dans trois blogs différents les discours de haine qui nous infériorisent, les enjeux de la lutte contre le sida et notamment des PrEP.
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